Renaissance

Un rendez-vous professionnel à Urrugne en milieu de semaine …cela s’appelle une aubaine en langage halieutique ! Mon client n’a pas eu beaucoup de difficulté pour me convaincre de venir lui rendre visite.
Afin d’optimiser le bilan carbone de ce déplacement ( hypocrisie quand tu nous tiens… ), j’ai subrepticement déposé mon attirail de moucheur dans le coffre de la voiture. L’appel de la rivière est parfois irrépressible, surtout après quelques mois d’abstinence.
La réussite de ce genre d’escapade improvisée repose sur la capacité à pouvoir rapidement se déconnecter des  vicissitudes quotidiennes. Ce sera chose faite dès lors que s’offriront à ma vue les premiers contreforts de ce si beau Pays Basque.
Bien que ces paysages me soient depuis longtemps familiers, c’est toujours avec un immense plaisir que je traverse Itxassou et Ustarritz, qui sont un peu les portes d’un paradis dans lequel  je pénètre avec une émotion toujours intacte.
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Bientôt, je sens cette habituelle fébrilité qui me gagne. Depuis quelques kilomètres, en contrebas de la route dont elle épouse les méandres, la Nive m’accompagne mais reste encore invisible, comme par jeu, comme par incitation au désir. Lors de mes deux dernières venues, elle n’était vraiment pas à son avantage et je redoute une nouvelle déconvenue.
J’arrive enfin à l’endroit tant attendu, là où une clairière me dévoile ma chère rivière que je retrouve enfin parée de ses plus beaux atours. Les eaux puissantes et boueuses, teintées par la terre des rives qu’elles ont sauvagement envahies au sortir de l’hiver, se sont assagies. Elles ont ici la couleur de l’émeraude ou de l’aigue marine puis, plus loin, celle de l’ambre. Les veines d’eau les plus rapides sont enveloppées par des voiles d’écume immaculée. Sur les radiers majestueux et langoureux, la rivière est translucide et donne l’illusion d’avoir disparue pour laisser la place à des plages de galets aux couleurs harmonieusement bigarrées.
Alentour, la végétation rivulaire entre en effervescence et participe également à cette éternelle renaissance en parsemant deci-delà de tendres touches de couleurs pastels.
Quel est ce peintre impressionniste de génie qui m’offre un aussi délicat tableau  ?
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Les 15 derniers kilomètres qui me restent à parcourir sont avalés sur un petit nuage et le perfide élastique avec lequel je restais encore relié à mes obligations se rompt enfin.
A Saint-Martin d’Arrossa, je quitte la grande Nive en direction de Saint Etienne de Baigorry pour longer son affluent au moins égal en beauté : la Nive de Baigorry.
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La première partie de cette journée de pêche sera médiocre mais ceci est bien anecdotique face à l’ivresse que me procure les retrouvailles avec mon très cher jardin secret.
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Pourtant, le soir approchant, ce sixième sens propre au pêcheur me donne un secret espoir. Le vent est tombé, l’air se charge d’une forte humidité et la température reste douce. Je choisi de terminer cette journée sur un de mes radiers préférés, en aval de Banca.
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Un sandwich à la main, assis sur un rocher surplombant la rivière dans laquelle j’ai plongé une petite fiole de rosé de Sancerre, je contemple les effets de lumière qui composent un fabuleux spectacle sans cesse changeant à mesure que le soleil décline derrière la cime des arbres.
Le murmure de l’eau, de rares chants d’oiseaux qui bravent encore l’approche de la nuit, quelques moutons appelant leur berger retardataire constituent les paroles du magnifique film dont je suis le spectateur privilégié. Mon sens olfactif n’est pas en reste est se délecte de l’odeur de mousse exacerbée par l’humidité ambiante et des senteurs âpres provenant sans doute d’un écobuage lointain. Le temps s’est arrêté.
Mon esprit bat la campagne mais une infime parcelle de lucidité m’intime de scruter le fil de l’eau, presque certain de ce qui va se produire.
Et le voilà enfin, ce premier insecte qui dérive à cinq mètres de moi, tel un petit voilier en détresse, bientôt suivi par un second, puis un troisième.
Encore quelques minutes et la surface de l’eau est maintenant tapissée par un défilé de Baetis Rodhani. L’état contemplatif dans lequel j’étais plongé a instantanément fait place à une excitation démesurée. Tel un indien sioux, je scrute maintenant la rivière avec jubilation.
Je n’entends plus les bruits, l’environnement n’existe plus, seule mon attention est concentrée sur cette veine d’eau nourricière. Mon regard suit chacun des insectes lentement véhiculés, au gré du faible courant.
Soudain, l’un de ces malheureux éphémère disparaît, laissant autour de lui de minces vaguelettes concentriques provoquées par le gobage d’une truite.
Je ressens un certain apaisement, esquisse un sourire béat et commence à déployer ma soie, sans aucune précipitation car  il est nécessaire de laisser un peu de temps à la belle pour se « mettre à table « .
Les gobages se font de plus en plus fréquents. Bientôt, la première truite est imitée par une congénère qui, trois mètres en amont, vient revendiquer avec autorité sa part de festin.
Le cœur battant, je commence mon approche. Je vais enfin pouvoir assouvir ma passion de pêcheur à la mouche.
La suite, je ne m’en rappelle plus vraiment, mais je sais qu’elle m’a laissé du soleil plein les yeux pendant plusieurs jours. Les deux farios m’ont fait l’indicible honneur de venir cueillir mon imitation et m’ont gratifié de farouches combats, ponctués d’un tendre baiser précédant la restitution à la rivière des inestimables présents qu’elle vient de m’offrir.
L’éclosion arrive à son terme, les poissons ont regagné leurs caches au sein de la rivière qui retrouve lentement sa quiétude, enveloppée par les premières ombres de la nuit.
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10 réflexions sur “Renaissance

  1. Merci Pierrot pour ce beau et bon moment passer en ta compagnie au bord de l’eau , dans une si belle région .
    Que de bons souvenirs me sont revenus a la lecture de ces lignes et a la vision de ces photos ou l’on sent ton amour pour cette région , ces rivières et ces habitantes .

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  2. Que du bonheur cet accouplement de phrasés avec cette nature de rêve du pays basque. Les mots font glisser une vie dans un plaisir immense.
    L’éphémère et la truite disparaissent dans un anneau de brillances offrant un mariage de luxures et le pêcheur à la mouche se noie dans une beauté passionnelle à en caresser délicatement du doigt cette alliance merveilleuse.
    Merci Pierrot, c’est de l’Art.
    Scambus

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  3. Un talent évident de narrateur , une sensibilité à fleur de peau , une avidité des plaisirs de la nature et de la bonne chair,de l’humour que demande le peuple? Pierrot tu m’émeus …………….MEUH !
    Patapon

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